La macronie ou la destruction du réel.

 La macronie ou la destruction du réel.

 

Il est tentant, face aux révélations récurrentes sur la dulcification de rapports scientifiques par le pouvoir politique, de parler de mensonge, de censure ou de compromission. Ces mots sont commodes, mais ils sont aussi insuffisants. Les mots deviennent impuissants pour caractériser les dérives de la macronie et de Macron lui-même. Ce qui se joue ici est plus grave qu’un simple travestissement des faits : il s’agit d’une atteinte structurelle à la possibilité même de dire le vrai.

 

Il n’est plus temps de dire notre colère, même si elle reste légitime, le temps est venu de dire à quel point le système macronesque est pervers.

 

Le cas récent du rapport du Haut-Commissariat à la stratégie et au plan sur les politiques publiques de santé environnementale en fournit une illustration exemplaire. Un document de plus de 500 pages, fondé sur un travail scientifique collectif, se voit réécrit, affaibli, “rééquilibré” par le cabinet du ministère de l’Agriculture. Il ne s’agit pas d’une réfutation argumentée, mais de glissements lexicaux, de disqualifications sémantiques et de déplacements de seuils de preuve. Le lien entre exposition aux pesticides et cancers pédiatriques n’est pas nié : il est rendu “peu robuste”, “discutable”, “posant question”. Autrement dit, il est vidé de toute force opératoire sans jamais être frontalement contredit.

 

Ce type d’intervention n’est pas accidentel. Il relève d’une technique précise : ne pas produire le faux, mais neutraliser le vrai.

 

Rappelons cette évidence qui échappe depuis le début à la macronie : la vérité n’est pas une opinion renforcée, et surtout en matière de science.

 

Pour comprendre la nature exacte de cette violence, il faut rappeler une distinction fondamentale, formulée avec une rigueur implacable par le logicien Alfred Tarski : une langue ne peut pas définir sa propre vérité sans sombrer dans l’incohérence. Pour qu’un énoncé puisse être dit vrai ou faux, il faut une séparation claire entre :

 

le langage-objet (ce qui est dit du monde), le métalangage (ce depuis quoi l’on évalue la vérité de ce qui est dit).

 

Cette séparation n’est pas une coquetterie académique. Elle correspond sans fard à la condition logique minimale de l’objectivité. Sans elle, la vérité cesse d’être une relation entre un énoncé et le réel ; elle devient une propriété décidée par celui qui parle.

 

Or c’est précisément cette séparation que l’État transgresse quand il intervient directement dans la rédaction, la qualification et l’évaluation d’un rapport scientifique qu’il est censé recevoir et non produire.

 

Quand le même acteur, modifie les formulations, décide de ce qui est “robuste” ou non, invalide certaines études comme “infox”, tout en conservant l’autorité de publication, alors le langage-objet et le métalangage fusionnent. Du point de vue cognitif, éthique, on peut sans risquer de tomber dans le vertige de l’analogie, admettre que c’est aussi grave que la fusion d’un réacteur nucléaire. 

 

La vérité n’est plus évaluée : elle est administrée.

 

Le Jupiter vertical n’a cessé depuis son avènement au pouvoir d’utiliser ces artifices. Son « en même temps » proverbial en est une autre distinction.

 

Il est fondamental d’être précis : la science vit du doute, de la controverse, de la réfutation, de la vérifiabilité. Mais ce que l’on observe ici n’a rien à voir avec une discussion scientifique loyale.

 

Dans une controverse scientifique, on expose les hypothèses, on explicite les incertitudes, on maintient des critères stables d’évaluation.

 

Ce qui est à l’œuvre dans la réécriture du rapport HCSP relève d’un tout autre registre : les critères eux-mêmes deviennent mobiles, réversibles, opportunistes. Une étude devient valide tant qu’elle ne produit pas d’effets politiques indésirables. Dès qu’elle menace des intérêts économiques structurants, elle devient “contestable”, non parce qu’elle serait réfutée, mais parce que le niveau d’exigence change après coup.

 

On ne produit pas un contre-rapport. On ne démontre pas l’erreur. On affaiblit le langage jusqu’à ce qu’il ne dise plus rien de contraignant. C’est la stratégie de l’indécidable organisé.

 

Une fois de plus la macronie réinvente le réel. Ce n’est plus l’organisation du mensonge, mais l’apologie du vide et de l’inconsistance pour mieux construire sa violence.

 

Cette neutralisation du vrai n’est pas abstraite, elle a un coût humain direct.

Les chiffres sont connus : explosion des cancers précoces à l’échelle mondiale, surreprésentation française, corrélations établies entre expositions environnementales et pathologies lourdes. Ces données ne sont pas marginales, ni isolées, ni militantes. Elles sont issues de la littérature scientifique internationale la plus solide.

 

Les édulcorer, ce n’est pas “apaiser le débat”, c’est retarder l’action, diluer la responsabilité, externaliser les conséquences sur les corps.

 

Car une vérité rendue indécidable est une vérité politiquement inutilisable. Elle ne fonde plus ni interdiction, ni prévention, ni réparation. Elle devient un bruit de fond statistique, parfaitement compatible avec l’inaction. En l’occurrence, elle objective son but, servir les lobbies.

 

Ce qui est détruit, c’est l’espace commun du réel.

Hannah Arendt rappelait que le mensonge politique massif ne détruit pas seulement la vérité factuelle ; il détruit la confiance dans l’existence même d’un monde commun. Ce qui est attaqué ici, ce n’est pas une donnée scientifique isolée, mais la possibilité pour les citoyens de partager un socle de réalité à partir duquel décider collectivement.

 

Quand l’État contrôle les conditions de production du savoir, en modifie ses critères d’évaluation, et se défausse ensuite de toute responsabilité en invoquant “le débat”, alors il faut bien prendre conscience il ne gouverne plus, il désagrège le réel.

 

Il faut le dire clairement, sans précaution rhétorique inutile. Ce qui est en cause n’est pas une maladresse administrative, ni un arbitrage politique discutable.

 

C’est une faute structurelle, d’une gravité extrême.

 

En intervenant sur le langage scientifique qu’il est censé recevoir, l’État ne se contente pas de protéger des intérêts économiques, il rend impossible la distinction entre le vrai et le faux.

 

Il ne ment pas seulement, il détruit les conditions mêmes du mensonge, et donc aussi celles de la vérité.

 

Un pouvoir qui agit ainsi ne gouverne plus par la décision démocratique, mais par la corrosion du langage.

Il ne réfute pas les faits : il les rend inopérants.

Il ne nie pas les morts à venir : il les dissout dans des formulations adaptées.

Il ne choisit pas entre la santé publique et les profits privés.

Il choisit de ne plus permettre que ce choix soit formulé clairement.

Et cela, historiquement, n’est pas une erreur.

C’est une condamnation.

Le Ministère de l’agriculture minimise le lien entre pesticides et cancers

 

4 février 2026