Grand débat : « Faites péter le cérumen, Monsieur Philippe ! »

Cette déclaration de François Ruffin aurait pu faire partie de son livre tant elle en est un prolongement. Certains parmi les Pêcheurs expriment encore leurs doutes quant au mouvement des GJ, pourtant ils adhèrent sans réserve à cette interpellation de Ruffin. Mais au-delà de cette mobilisation il est question ici des manipulations d’un gouvernement à bout de souffle avec son « grand débat ». Mettre à genoux ce gouvernement de pieds nickelés est une chose, reconstruire une société nouvelle en est une autre. Cette apostrophe de Ruffin se situe à la frontière de ces deux urgences. 

 

La conclusion, à vous écouter, c’est que vous aviez bien raison. Qu’au fond, les Français réclament plus de Macron. Mais plus vite, plus loin, plus fort. Le pays est à bout. Au bord de la crise nerveuse. Et vous répétez : continuer plus vite ! Continuer plus loin ! Continuer plus fort !

 

Monsieur le Premier ministre,
Je connais un bon oto-rhino, il a des dispos dans son agenda, je peux vous prendre un rendez-vous si vous voulez.
Ça me paraît l’urgence, tant vous êtes sourd.
Vous êtes sourd aux Français.
Et vous êtes sourd, sans surprise, de l’oreille gauche.

Il faut en revenir au samedi 17 novembre.
A ce miracle social.

A ce jour où les plus invisibles –intérimaires, personnes handicapées, auxiliaires de vie sociale, autoentrepreneurs– où les plus invisibles se sont rendus hyper-visibles avec leurs gilets fluorescents.

A ce jour où les muets sont devenus bavards, racontant leur vie de galère, leur frigo trop vide, leurs dettes au RSI, leurs courses au Secours populaire.

A ce jour où, surtout, les plus résignés se sont vus traversés d’une espérance.

A ce jour où ensemble ils se sont élevés contre l’injustice.

A tous les carrefours, semaine après semaine, nous avons entendu : « Rends l’ISF d’abord! » Nous avons entendu: « Macron démission » et « destitution ». Nous avons entendu: « Que les gros paient gros, et que les petits paient petits. » Nous l’avons entendu, jusqu’aux abords de l’Elysée, dans les beaux quartiers, pas très loin de Matignon, pour vous le dire sur tous les tons.

Pour le faire taire, ce cri, vous avez envoyé les bulldozers contre les cabanes des pauvres.

Vous avez tenté ça, surtout, de noyer ce cri dans un grand débat.

C’est un truc connu : dissoudre l’urgence du « ici et maintenant » dans le plus tard, toujours plus tard.

Diluer la révolte dans l’inertie.

Mais même là.

Même avec le tri social.

Même avec des Français aux cheveux blancs, plus diplômés, mieux payés.

Même avec cette France du grand débat qui vous ressemble plus que les Gilets jaunes.

Même avec eux, revient comme un écho. Lors de la restitution, hier, quelles demandes mentionnaient vos garants eux-mêmes ?
« Le retour de l’ISF. »
Mais vous n’entendez pas.
« Plus de tranches d’impôt… »
Mais vous n’entendez pas.
« La TVA à 0% sur les produits de première nécessité. »
Mais vous n’entendez pas.

Et à la place, vous déclarez –je vous cite : « Nous devons continuer à baisser les impôts, et à le faire plus vite. »

Tout ça pour ça !
Six mois de protestations, trois mois de grand débat, douze millions d’euros dépensés, et tout ça pour aboutir à quoi ?
A un Premier ministre qui nous offre une resucée de Thatcher !
Qui nous fait du sous-Friedman, du post-Reagan. Il fallait tout ce tralala pour finir avec le plus usé de tous vos slogans, avec votre refrain depuis quarante ans : moins de dé-penses pu-bliques.

La conclusion, donc, à vous écouter, c’est que vous aviez bien raison.
Que vous avez tout bon.
Qu’au fond, les Français réclament plus de Macron.
Mais plus vite, plus loin, plus fort.
C’est ce verbe qui me marque, dans votre bouche: « Continuer ».

Et en effet, vous continuez, comme si de rien n’était.

Dans les cahiers de doléance, que réclament encore les Français qui se sont exprimés ? Que l’État –je cite vos garants –joue son rôle d’ « acteur de l’économie », –je cite toujours– qu’il « intervienne », et plus précisément, est demandée, d’après vos garants, la « renationalisation des infrastructures essentielles ».
Mais vous ne l’avez pas entendu, ça non plus.
Que vous apprêtez-vous à faire, cette semaine ? ce jeudi matin ? après-demain ? ici même ? Vous allez privatiser, définitivement, Aéroports de Paris ! Vous allez vendre Roissy ! Vous allez solder Orly ! Vous allez, dans la foulée, liquider Engie. Vous allez marchander la Française des Jeux. Bref, vous allez « continuer », continuer la grande braderie de la Nation…
D’une main, vous débattez, de l’autre vous débitez le pays.

Même en matière démocratique, vous continuez.
Que réclament les contributeurs à votre grand débat : « La reconnaissance du vote blanc, ou le vote obligatoire. » Mais vous n’entendez pas. « Des référendums d’initiative citoyenne, partagé, ou locaux. » Mais vous ne l’entendez pas.

A minima, notent vos garants, il y a une « demande d’exemplarité ». Et même ce minimum, vous ne l’entendez pas. Pour preuve : qui le président de la République a-t-il nommé au conseil constitutionnel,
le mois dernier ? Votre ami, votre mentor, Alain Juppé. Condamné à quatorze mois de prison avec sursis, pour prise illégale d’intérêts.
Il ne s’est pas enrichi, soit.
Il a couvert, par fidélité, le président d’alors, soit.
Mais il a couvert la corruption, tout de même.
Il a couvert la fraude.
Et c’est lui qui, promu par Emmanuel  Macron, tous deux énarques, tous deux inspecteurs des finances, c’est lui qui va désormais contrôler les lois votées ici ? La voilà, l’exemplarité ?

Votre caste continue comme avant.

Débouchez-vous les oreilles, Monsieur le Premier ministre.

Faites péter le cérumen.

Enlevez vos boules Quies.

Sinon, le peuple, le peuple pourrait bien crier encore plus fort, et vous servir d’oto-rhino.

Ainsi s’accomplit la prophétie d’Isaïe: « Ils sont devenus durs d’oreille, ils se sont bouché les yeux, de peur que leurs yeux ne voient, que leurs oreilles n’entendent, que leur cœur ne comprenne. »

François Ruffin, 9 avril 19

 

 

 

 

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