Chroniques du règne de Manu 1er dit Le Turpide

Chronique du 16 décembre. Par Armelle Rioualen Chevassu

 

L’Acte IV de la Grande Gileterie eut lieu le 8 décembre. Sa Morveuse Suffisance ne s’était point envolée pour le Maroc. Elle était restée se terrer toute cette longue journée au Château, lequel était gardé par un nombre impressionnant de spadassins et d’argousins. Un aéroplane à hélice se tenait prêt à venir extraire notre Pétochard Freluquet si d’aventure ces gueux d’Engiletés, bien décidés à venir lui botter le fondement, arrivaient à leurs fins. Sa Pusillanime Petitesse avait serré le dit fondement toute la journée, piétinant la moquette toute neuve d’une des salles de réception. Elle méditait le discours qu’il lui faudrait proférer pour faire cesser cette Gileterie grotesque. On avait chargé le duc de Ferre-An de faire savoir que Notre Viril Myrmidon ne souhaitait point « mettre de l’huile sur le feu », préférant resté concentré sur « le maintien de l’ordre ».

On vit les résultats. Dans Paris, les argousins procédèrent à des arrestations préventives. On mit aux fers tous celles et ceux qui portaient gilets -lesquels étaient pourtant obligatoires à bord des carrosses- et qui s’étaient munis de petites fioles d’onguent pour soigner les effets délétères sur les yeux des gaz lancés à tout va au moyen de canons. On arrêta aussi un séditieux bien connu, que les services secrets n’avaient jamais réussi à réduire à quia. Il fallait faire peur. Il fallait terroriser ces gueux, leur faire rendre gorge. Le Premier Grand Chambellan avait bien tenté une nouvelle fois de circonvenir les fâcheux, en recevant dans son hôtel particulier deux d’entre eux, autoproclamés porte-parole par la grâce du Parti Médiatique, lequel, bras armé de Sa Martiale Gloriole, était à la manœuvre depuis plusieurs jours. Cela n’eut aucun effet. Sur les ronds points et devant les péages, les Engiletés expérimentaient la démocratie directe. Cela terrorisait littéralement le Grand Thuriféraire de la StartupNation, monsieur de Barre-Bier, qui songeait sérieusement à émigrer à Coblence, s’il advenait que les gueux parvinssent à prendre le pouvoir. Il était rejoint en cela par Monsieur de Lève-Hit, et d’autres grands esprits tout dévoués à la cause.

Toute la journée du samedi, les Lucarnes Magiques déversèrent un flot de commentaires boursouflés, où se lisait la peur de la vile populace. Les spadassins quant à eux matraquèrent, gazèrent et éborgnèrent comme jamais en visant au visage les manifestants. Les balles tirées avaient la grosseur d’un œuf et elles créaient des dégâts considérables. Deux gazetiers d’en-bas, qui couvraient les manifestations, furent également pris pour cibles. A Marseille, à Toulouse, on vit des Engiletés mettre genou à terre et mains derrière la tête en signe de solidarité avec les escholiers molestés et humiliés de Mantes-La-Jolie. Cette affaire -qui faisait grand bruit à l’étranger- et les nouvelles charges des argousins contre les Engiletés, donnèrent l’occasion au Grand Vizir de la Turquie -lequel était un maître ès répression violente- de moquer Notre Féroce Jupithiers. La France, donneuse de leçon à la terre entière, en était devenue la sombre risée. Cela n’empêcha  point la duchesse du Poitou, l’ancienne concubine du roi Françoué, d’y aller de son bon mot. Il fallait exister, coûte que coûte. Cette bonne dame fit savoir que les escholiers avaient reçu là une bonne leçon, que cela « leur apprendrait le sens des réalités ».

Pendant ce temps, on organisait des gesticulations afin de préparer les Riens et les Riennes à l’allocution très attendue de Sa Sentencieuse Malveillance. Deux bourgmestres firent le voyage jusqu’au Château. Ils avaient obtenu une audience avec Son Himalayenne Surdité. Trois heures durant, ces valeureux s’entretinrent de la situation du pays avec Notre Très-Vénéré. A leur sortie, ils commentèrent abondamment ce qui s’était passé. « On lui a parlé cash » « Notre Prince sait écouter ». La Chambellane aux Balances, Madame de Belle-Ou-Bey, qui comptait parmi les très-fidèles, s’exprima sur une gazette parlée. « C’est de notre rôle de s’adresser au peuple, peut-être ne l’avons-nous pas assez fait » concéda-t-elle. Le petit duc de Grivot pérorait partout que le Prince-Président « allait toucher le coeur » des Riens et des Riennes. On distillait ici et là des « éléments de langage ». Jusqu’à Sa Sublime Repentance soi-même qui s’était confiée fort opportunément devant ses Très-Chers-Conseillers, lesquels avaient naturellement reçu ordre de communiquer les christiques paroles. « Quand il y a de la haine, c’est qu’il y a aussi une demande d’amour »… On vit même l’ancien roi Nico dit Le Nabot sortir du Château par la grande porte. Depuis quelques jours, ce roi déchu se répandait en propos fielleux et sibyllins : « Vous avez vu la situation ? Je ne vais peut-être pas avoir le choix, je vais être obligé de revenir.. »

De son côté, Gracchus Mélenchonus avait réuni ses troupes à Bordeaux. Il tonna qu’il était du devoir de Notre Inconséquent Babillard de dissoudre la Chambre Basse, afin de redonner la parole au peuple, mais que son caprice était de ne point écouter les aspirations qui montaient des quatre coins du pays.

On avait conseillé à Sa Sublime Arrogance de ne point s’exprimer directement devant ses sujets. La fausse compassion devait être pesée à la virgule près. Tout le dimanche, la Reine-Qu-on-sort -dont le premier métier avait été d’enseigner notre belle langue ainsi que le théâtre- fit répéter Notre Petit Cabotin. Le lundi soir, postés devant leurs lucarnes magiques, les Riens et les Riennes eurent la confirmation que la Reine-Qu-on-sort manifestait plus de talent à dépenser les écus du Trésor pour acheter de la vaisselle qu’à professer des cours de comédie. Notre Lacrymal Petit-Frère-des-Riches avait entendu la détresse de son peuple. Des miettes de brioche allaient être distribuées aux plus nécessiteux. Mais il fallait cesser les enfantillages et abandonner ces ridicules gilets. Les plus attentifs et les plus remontés des Riens et des Riennes comprirent que Sa Doucereuse Compassion avait en réalité chaussé des brodequins de fer.

Gracchus Melenchonus commenta sobrement mais fermement le discours de Notre Grand-Virage, pendant que les gazetiers-nourris-aux-croquettes s’ébaubissaient de ce qu’ils qualifiaient de « tournant du quinquennat ». « Sa parole à nos oreilles sonne faux » estima-t-il, la mine grave.

Parmi les Engiletés, il ne s’en trouva point un seul pour se satisfaire de ce qui n’était même pas une aumône, mais un secouage de nappe. Les gazetiers-nourris-aux-croquettes estimaient tous la bouche en choeur que la Gileterie allait cesser sur le champ. Que leur fallait-il de plus, à tous ces gueux ? Des carrosses en or ? De la vaisselle en argent ? Sur ces entrefaites, un assassin fut pris de folie et tira dans la foule à Strasbourg. Sa Sinistre Malveillance pouvait le remercier. De tous côtés, les appels furent lancés pour que cessât immédiatement la rébellion. Il ne devait pas y avoir d’acte V ! Un certain Berreger, Grand Chef d’une confrérie de laborieux, personnage fort chafouin, dont on savait qu’il avait trahi depuis fort longtemps les intérêts de celles et ceux au nom de qui il prétendait parler, se fendit de ces mots « il serait de bon ton que les Engiletés ne manifestent pas ce samedi pour ne pas surcharger la barque des argousins ». Monsieur de Voquier, le bouillant et néanmoins fort bête chef de la Faction des Droitiers, imité en cela par la marquise de Montretout, à moins que ce ne fût l’inverse, tant ces deux personnages se copiaient mutuellement, après avoir feint une grande solidarité avec les Engiletés, leur enjoignit de cesser leurs actions. Il ne se trouva que le parti des Insoumis et des Insoumises pour continuer à soutenir contre vents et marées la Grande Gileterie. Gracchus Melenchonus, lors de son discours à la Chambre Basse, fit même observer une minute de silence en hommage aux victimes et aux morts chez les Engiletés depuis le début du soulèvement. Tous les députés se levèrent, il n’y eut que les Chambellans pour ne point respecter ce moment. Ils étaient méprisants jusqu’au fondement.

L’acte V eut donc bien lieu. Rantanplan Chien-Policier de sa Majesté fit déployer ses troupes dans tout Paris pour empêcher les Engiletés de battre le pavé. Comme lors des autres samedis, il donna l’ordre de matraquer, éborgner, gazer. Et l’on matraqua, éborgna, gaza. Du côté de la place Beauvau et du Château, on se félicita ! La froide pluie d’hiver en avait découragé quelques-uns, ainsi que les basses manœuvres de nasses et d’encerclement. On cria à la décrue. Mais ce que ne voulurent point voir toutes ces belles personnes, c’est que partout en province, il s’était produit des ententes entre les Engiletés et celles et ceux qui tenaient de la vieille tradition des confréries d’ouvriers. Ces enragés en appelaient déjà à un acte VI. Sur les ronds points, on s’organisait pour durer.

Armelle Rioualen Chevassu

Professeure de Français en Collège d’éducation prioritaire

 

Une réponse

  1. Marie Vercambre dit :

    Excellent billet qui, à défaut d’être doux, revêt les allures d’un pamphlet d’un âge passé que j’eusse aimé déjà enterré…
    Il me sied de voir ce coquebert despit qui accagne ses ouailles, décrit telle une becquerelle qui attend son bacul aux detours de quelques « noiseries »… Un seul mot à l’auteure … Merchi 😉

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